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18/05/2006

La Vigneronne

Chant des manifestants vignerons de 1907.Ce "Chant de Guerre" était un « tube » à la fin du 19° siècle, extrait de l'Opéra « Le Dauphin Charles IV » d’ Halévy. Adapté par le docteur Senty et le pharmacien Blanc, d'Argeliès dans l'Aude, compagnons du Comité de Marcelin Albert, sur un texte de leur création, ils le chantaient dans leurs assemblées. Lorsque la commission parlementaire est venue à Narbonne le 11 mars 1907, ils sont arrivés d'Argeliès pour les rencontrer. Ils étaient 83 et les attendaient à la descente du train en gare de Narbonne avec clairons et tambours, ils ont sonné "Au Champ" à leur arrivée et le sous Préfet était complètement paniqué, Marcelin lui a dit, « pas de danger nous sommes des pacifistes qui voulons parler aux élus du Peuple ». Puis ils ont chanté la Vigneronne. Le sous préfet leur a donné rendez vous en fin de matinée à la sous préfecture. En attendant ce RV, ils ont fait le tour des boulevards de la ville, clairons et tambour en tête, et chantant la Vigneronne. C’est ensuite devenu le chant traditionnel de toutes les manif. J'ai recherché longtemps les partitions et la musique, j'ai enfin trouvé un spécialiste de l'Opéra sur internet, qui m'a expliqué que cet opéra qui a été joué l'année dernière à Compiègne, avec Bruno Comparini , ténor et Matthieu Lecroart baryton. Pour écouter la version opera : http://piloris.free.fr/patriotkb.mp3

Nous allons essayer de chanter la version 1907 avec les « Cocuts de Clapier »

Jadis tout n'était qu'allégresse
Aux vignerons point de soucis
Hélas! Aujourd’hui, la tristesse
Règne partout en ce pays (bis)
On n'entend qu'un cri de colère
Un cri de rage et de douleur (bis)
---------------------------------------------
Guerre aux bandits narguant notre misère
Et sans merci guerre aux fraudeurs,
Oui, guerre a mort aux exploiteurs,
Sans nul merci guerre aux fraudeurs
Et guerre a mort aux exploiteurs
Oui………………………
-----------------------------------------------
En vain on veut sécher nos larmes
Nous berçant d'espoir mensongers;
Les actes seuls donnent des armes
Quand la patrie est en danger (bis)
Tous au drapeau, fils de la terre
Et poussons tous ce cri vengeur (bis)
-----------
C'est dans l'union qu'on aiguise
Les glaives qui font les vainqueurs,
Et la victoire n'est promise
Qu'à l'union des gens de coeur (bis)
Quand la bataille s'exaspère
Il ne faut pas de déserteurs! (bis)

13/05/2006

9 juin 1907 : Le sommet de Montpellier

Entre le 28 avril à Lézignan et le 9 juin à Montpellier, il y a eu un crescendo du nombre de manifestants, le 2 juin à Nîmes il y avait entre 250 000 à 300 000 personnes, à Montpellier ils sont au moins 600 000. 200 trains spéciaux transportent les vignerons, leur famille et tous ceux qui veulent participer, et comme la compagnie PLM n’a pas assez de wagons de voyageurs, elle utilise les fourgons (40 hommes 8 chevaux) prévus pour les déplacements militaires. Il y a des bagarres à Perpignan pour monter dans les trains.

 Les gens commencent à arriver dès le 8 juin au matin, tous les moyens de déplacements sont utilisés, chevaux attelés aux jardinières, portant la nourriture et boisson des gens et des animaux. On a ouvert les écoles et les églises pour loger tout ce monde, les Mas et les Châteaux viticoles autour de la ville accueillent les attelages.

Joseph Dressaire âgé de 17 ans avec son copain Théron, partent en vélo au petit matin de Colombières sur Orb, et roulent plus de 6 heures pour arriver à Montpellier a temps. >Le 8 au soir la ville est déjà pleine, ceux qui ne peuvent entrer dans les églises ou les écoles, sont accueillis chez les particuliers, les cafés restent ouverts toute la nuit. Marcelin à publié un appel au calme dans les 3 grands journaux régionaux, é…..Camarades vignerons ! Ecoutez notre dernier appel. Vous êtes fort par le nombre et par le droit. Soyez calme, il le faut ! Il le faut à tout prix, notre cause l’exige !"
Toute la matinée les trains déversent le participants, les provençaux, les bordelais, les jurassiens, les gascons, il y a même une délégation venue d’Algérie. 150 étudiants toulousains servent de garde d’honneur à Marcelin qui est arrivé à 9 heures le matin dans la voiture de M. Pataud vigneron audois. Le Comité d’Argeliès a distribué des centaines de milliers de tract appelant au calme et donnant les indications pour les lieux de rassemblement, l’ordre du défilé, le circuit. Le départ a lieu à midi, en tête du cortège Marcelin et sa garde rapproché d’étudiants, les comités d’Argeliès, de Baixas, et de Montpellier, puis les départements hors région, puis les PO, l’Aude, le Gard et enfin l’Hérault, départ rue Nationale retour par l’Esplanade, mais 600 000 personnes c’est trop pour entrer dans le circuit et beaucoup doivent emprunter les rues voisines et suivre de loin. A 15 heures c’est les discours, le maire de Montpellier qui a eu des paroles malheureuses sur la nécessité d’arrachages des vignes, est remplacé par un adjoint Maurice Reynès qui apporte le salut de la ville, Marcelin arrive à la tribune sur les épaules des manifestants, un peu comme le torero qui a réussi une belle faena. C’est son dernier grand discours, il le sait. ….

"Il y a 3 mois à peine j’étais seul. Seul, entendez vous bien, à n’attendre notre salut que d’un soulèvement général de la conscience méridionale. J’étais seul à rêver d’un Midi qui se lèverait comme un seul homme pour dire à la France entière : nous ne sommes pas des parias, il faut que cela finisse…….Après Ouveillan et Coursan, après Capestang et Lézignan, c’était Narbonne, c’était Béziers, la boule de neige devenait avalanche, c’était Perpignan, puis Carcassonne, puis Nîmes, et aujourd’hui c’est enfin Montpellier, c'est-à-dire tout le Midi rassemblé pour faire entendre son cri de détresse, 800 000 hommes sont là c’est l’armée du travail la plus formidable qui se soit jamais vue. Elle est pacifique, certes, mais résolue à tout….. Plus que jamais restons unis sans distinction de parti, sans distinction de classe, pas de jalousie, pas de haine, pas de politique, Tous au drapeau de la défense viticole….Vous êtes résolus à ne plus payer vos impôts, qu’on ne vienne plus chercher dans nos communes ce que nous n’avons pas. Vous avez décidé à Béziers, par un ultimatum qui vient aujourd’hui à échéance, que toutes les municipalités des départements fédérés, devront démissionner dans les 3 jours si nous n’avions pas satisfaction. L’heure est venue, le citoyen Ferroul, mon fidèle lieutenant vous donne l’exemple. La démission de toutes les municipalités est proclamée. Vive à Jamais le Midi ! Vive le vin naturel !"
Le docteur Ferroul, député maire de Narbonne lui succède à la tribune, …le signal est donné, le chef des gueux du Midi vient de proclamer la grève de l’impôt et la démission des municipalités, il faut que dans 3 jours, il n’y ait plus un conseil municipal dans les 4 départements fédérés. Le Midi cesse de parler il entre dans l’action…..
M. Faucilhon adjoint au maire de Carcassonne prend la suite de Ferroul, ….comme montpelliérain chassé de ma ville natale par le phylloxera, comme doyen des magistrats municipaux de l’Aude, j’ai des devoirs et ces devoirs me dictent un geste. Je jette mon écharpe d’adjoint au peuple souverain……
La rupture avec l’Etat est complète, plus d’impôt, plus d’administration locale. La dislocation se fait mais des désordres et des incidents sont nombreux, des manifestants entraînés par des jeunes vont vers la préfecture en criant « démission », puis vers la mairie et vers le domicile du maire Briol, rue Saint Ghilhem., il faut l’intervention des cavaliers gendarmes. A Narbonne des incidents à la caserne du 100° de ligne préfigurent ce qui se produira le 19 et le 20 à Béziers. Les appelés montent sur le mur de la caserne qui borde la ligne de chemin de fer vers Perpignan, ils applaudissent tous les trains qui passent. Ils sont très remontés contre la hiérarchie car depuis 5 semaines, ils sont consignés au quartier à cause des manifestations.

Les sergents de semaine cherchent à les faire descendre du mur, l’un, dénommé Campo menace de sanctions, c’est l’étincelle, il y a une bagarre Campo est blessé. On appelle les officiers qui étaient à leur domicile, le colonel Marmet arrive et habilement reprend le contrôle de la situation qui aurait pu dégénérer. Mais peu après, il est mis à la retraite d’office, d’autres officiers sont sanctionnés en particulier le capitaine Sidobre Victor originaire du Minervois dont le récit m’a été communiqué par Mme Sabench d’Ardouane son arrière petite fille. Mais c’est le lendemain que les actes de violence se développent à Montpellier.

Marc Sangnier fondateur du Sillon qui devait tenir une réunion au Pavillon Populaire est pris a partie par une foule de jeunes chantant La Carmagnole et l’Internationale, les portes et les fenêtres sont brisées et il doit s’enfuir et se réfugier dans la rue Maguelonne chez un habitant. La municipalité qui tient une réunion à la mairie décide sous la pression des manifestants de démissionner. Les cafés de la place de la Comédie sont attaqués. Le Riche et l’Hôtel Métropole subissent des dégâts importants. Après cette manifestation monstre du 9 juin s’ouvre une période d’incertitude, de démissions de municipalités, de débats au Parlement, sans décisions, on sent bien que des évènements plus graves se préparent dont ceux qui détiennent le Pouvoir sont bien incapables de mesurer la gravité…

 

A suivre

01/05/2006

Petite histoire de l'action viticole de Marcelin Albert

Né à Argeliès dans une famille de petits vignerons, le 29 mars 1851, il perdit son père à l’âge de 5 ans et fut élevé par son grand père et sa mère. Il fit son école primaire à Argeliès et 2 années de secondaire à Carcassonne dans une école privée. Au moment de la guerre de 70, à 19 ans il fut envoyé au 2° tirailleurs Algériens en Kabylie. Il avait un sens artistique pour le dessein au crayon et une certaine expérience de l’expression en public, des relations sociales et du vocabulaire. Argeliès possédait un petit théâtre et il avait joué « Ruy Blas » « Marceau ou les enfants de la République » dans son village mais aussi dans les villages environnants. Son surnom « lo Cigal » vient de cette vocation un peu contrariée.
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Marcelin explique dans ses « Mémoires » (Librairie Universelle) qu’il engagea 4 campagnes 1900, 1903, 1905, et celle qui l’a fait connaître au plan national, 1907. En 1900, alors que le droit des « bouilleurs de cru » a été limité par le Parlement on le voit sur les places publiques, dans les café de Bize, Ouveillan, Ginestas, Montouliers, Mirepeisset, mettant en cause les parlementaires de la région qu’il accuse de perdre de vue l’intérêt régional.

 

m’écoute peu, on me traite de fou, d’illuminé, d’utopiste. Je suis seul contre tous, Eh bien ! Je vaincrai quand même. Malgré vous, indifférents et égoïstes, je vous conduirai vers une vie meilleure !! »
En 1903 il ajoute aux griefs celui de la baisse de la Taxe sur les sucres qui est réduite de 35 fr. par une loi du 29 janvier, et qui va entraîner, dit-il, le développement de la production de vins de sucre, les betteraviers du nord et les industriels du sucre et de l’alcool industriel détiennent le pouvoir politique au Parlement. Argeliès commence à apparaître comme le siège de la contestation, ce qui entraîne Albert Sarraut, député de Narbonne 2, parlementaire radical connu, a y tenir une réunion le 24 septembre 1903. Le débat avec Marcelin est viril, l’un manie habilement la langue de bois politique, l’autre parle le langage des gens qui vivent les angoisses quotidiennes de la mévente, il réclame l’aide de l’Etat pour une distillation rapide des excédents. (même discours en 2006). On retrouvera Albert Sarraut sous secrétaire d’Etat à l’intérieur en 1907 et il devra démissionner provisoirement après les évènements de juin, il sera de tous les gouvernements de la France jusqu’en 1940.
En octobre 1903, Marcelin s’oppose à Narbonne au député socialiste Félix Aldy : il dit : « Si vous ne faites rien, on s’organisera tout seul contre les fraudeurs. Argeliès a créé une commission de surveillance, Coursan et Sallèles d’Aude en font autant, nous montrons du doigt les négociants fraudeurs, acheteurs de sucre et on les empêche d’aller prendre livraison de leurs commandes ».

 

La situation ne s’améliore pas et les grèves des salariés agricoles compliquent la situation sociale. En 1904 les tentatives d’union sacrée de toutes les classes de la société languedocienne sont des échecs, et la situation empire, elle atteint tous les secteurs de la vie économique Le 20 novembre 1904 le syndicat professionnel viticole de Béziers prend l’initiative de convoquer un Congrès viticole régional et une circulaire est adressée à toutes les municipalités, tous les organismes viticoles, tous les syndicats ouvriers des 7 départements des Pyrénées Orientales au Var. Ce Congrès se réunit le 20 janvier 1905 pendant 3 jours, avec près de 2000 délégués. Il refuse à la majorité le recours à des actions jugées anti-républicaines comme la grève des impôts et la démission des élus, mais désigne un Comité Régional Viticole pour rechercher des modes d’actions à développer.

 

>Le 30 avril 1905, Jean Jaurès venait parler aux arènes de Béziers, principalement aux ouvriers agricoles en grève. Mais Marcelin était présent, accompagné de 30 vignerons d’Argeliès, et ils avaient mis leur programme sur leurs chapeaux : « Viticulteurs méridionaux, travailleurs agricoles, ouvriers, commerçants, Debout, Debout pour le salut du Midi, Par la grève des corps élus, par le refus de l’impôt, défendons nos droits à l’existence ».

 

Les parlementaires de la majorité gouvernementale, socialiste Félix Aldy, les radicaux G. Doumergue et Albert Sarraut tentent d’obtenir de l’Assemblée un titre fiscal de mouvement pour les achats de sucre à partir de 50 kg, et une surtaxe sur les vins de sucre. Le 14 juin ce projet est repoussé par 386 voix contre 200.

 

Cette décision politique provoque une montée en puissance de l’action du Comité d’Argeliès. Le Conseil municipal d’Argeliès démissionne le 16 juin, et recueille une première pétition 400 signatures principalement , « les soussignés décident de poursuivre leurs justes revendications jusqu’au bout, de se mettre en grève contre l’impôt, de demander la démission de tous les corps élus, et engagent toutes les communes du Midi et de l’Algérie à suivre leur exemple aux cris de : Vive le vin naturel ! à bas les empoisonneurs ! » suivi de celui d’Alignan du Vent, de Puissalicon, d’Aigues Vives. Dans l’Hérault 33 conseils municipaux approuvent les démissions et sont près à suivre. Le 19 juin mille vignerons réunis à Sallèles d’Aude décident de s’opposer par la force aux interventions des huissiers qui venaient saisir les biens des plus endettés, et cette décision a une application immédiate, un huissier qui venait saisir un vigneron d’Argeliès, dut repartir, un peu secoué, avec un billet : « Les soussignés, agissant en vertu d’une décision prise par les contribuables et viticulteurs de la commune d’Argeliès, invitent le porteur de contraintes, à cesser toutes poursuites au sujet du recouvrement de l’impôt. ».

 

Le Comité Régional Viticole prépare une manifestation de protestation pour le 2 juillet aux arènes de Béziers qui réunit 15 000 personnes, de nombreux ouvriers sont présents aux côtés des viticulteurs et des décisions sont prises, démission des élus, il ne sera pas opposé des candidats lorsque de nouvelles élections surviendront, les propriétaires promettent de ne plus licencier de personnel, mais cette volonté semble contestée par les municipalités des grandes villes, Béziers, les élus du Gard refusent la grève des impôts….

 

Pendant ce temps Marcelin poursuit sa mission, un jeudi jour de marché des vins de juillet 1905, le docteur Ferroul maire de Narbonne réunit les maire de l’arrondissement dans la salle du Synode dans l’Hôtel de ville, Marcelin se présente pour participer à cette réunion, Ferroul lui en refuse l’entrée en le traitant d’imbécile. Son ami Marcouire cherche et trouve une échelle qui aide Marcelin à monter sur un platane des Barques devant le bar des « 89 départements », et de cette tribune improvisée il lança une diatribe contre les fraudeurs et les hommes politiques qu’il accuse de complicité, il dit aussi: « Mes amis, écoutez moi. J’ai promis à Ferroul en 1903 de réunir ici 100 000 personnes. Ayez confiance, bientôt je tiendrai parole »
1906 est une année électorale, les députés sortant du Languedoc sont presque tous réélus, et après quelques péripéties Clémenceau est désigné comme président du Conseil le 25 octobre. La situation viticole s’est encore dégradée et les députés du Midi s’agitent, ils obtiennent enfin la nomination d’une commission d’enquête parlementaire en janvier 1907 présidée par le député de la Gironde Cazeaux-Cazalet qui reçoit les délégués et les élus à Narbonne le 11 mars. Marcelin fait le tour de Narbonne avec son groupe des 87 d’Argeliès, clairons et tambour en tête, chantant sur l’air de Charles VI La vigneronne composée par le médecin Senty et le pharmacien Blanc d’Argeliès :

 

Jadis, tout n’était qu’allégresse

 

Aux vignerons point de soucis.

 

Hélas, aujourd’hui la tristesse

 

Règne partout dans ce pays

 

 

Un cri de rage et de douleur :

 

Refrain :

 

Guerre aux bandits narguant notre misère

 

Et sans merci guerre aux fraudeurs

 

Oui, guerre à mort aux exploiteurs

 

Sans nul merci guerre aux fraudeurs

 

 

Ce n’est qu’après une longue attente devant la sous préfecture de Narbonne que 3 personnes de la délégation d’Argeliès sont introduites devant la commission parlementaire.

 

Après la réception par la commission parlementaire à Narbonne Marcelin et son équipe enchaînent réunion locales qui réunissent de plus en plus de monde puis les manifestations des grandes villes, et le 5 mai la promesse faite à Ferroul de réunir beaucoup de monde à Narbonne est tenue.