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19/02/2014

Le dérèglement du Monde , Amin Maalouf, (Grasset)

 

 

Quand nos civilisations s'épuisent

Je viens de relire cet essai ,analysant de façon approfondie la problématique mondiale, qui m'avait impressioné à ma première lecture, et répond a mes interrogations socio-économiques, sur la crise mondiale actuelle et ses causes, sur l'avenir du monde, sur la faiblesse des réponses apportées aux problèmes écologiques et à la croissance de la population mondiale. L'approche des mondes chrétiens et arabo-musulmans est originale et apporte des éléments d'information et de connaissance rares . Je souhaite que tous ceux qui m'entourent et que j'aime, lisent ce livre qui leur apportera des éléments d'information et de réflexions, des arguments construits et contrôlés sur l'état de l'Europe et du monde.

 

En ces premières années du XXIe siècle, le monde présente de nombreux signes de dérèglement. Dérèglement intellectuel, caractérisé par un déchaînement des affirmations identitaires qui rend difficiles toute coexistence harmonieuse et tout véritable débat. Dérèglement économique et financier, qui entraîne la planète entière dans une zone de turbulences aux conséquences imprévisibles, et qui est lui-même le symptôme d'une perturbation de notre système de valeurs. Dérèglement climatique, qui résulte d'une longue pratique de l'irresponsabilité... L'humanité aurait-elle atteint son " seuil d'incompétence morale " ? Dans cet essai Amin Maalouf (d'origine Libanaise depuis longtemps français et plus récemment, académicien) cherche à comprendre et a décrire comment on en est arrivé là et comment on pourrait s'en sortir. Pour lui, le dérèglement du monde tient moins à une " guerre des civilisations " qu'à l'épuisement simultané de toutes nos civilisations, et notamment des deux ensembles culturels dont il se réclame lui-même, à savoir l'Occident et l'Orient. Le premier, peu fidèle à ses propres valeurs ; le second, enfermé dans une impasse historique. Un diagnostic inquiétant, mais qui débouche sur une note d'espoir: la période tumultueuse où nous entrons pourrait nous amener à élaborer une vision enfin adulte de nos appartenances, de nos croyances, de nos différences, et du destin de la planète qui nous est commune.

 

Amin Maalouf décrit la crise financière , symptôme d'un dérèglement profond en particulier de la puissance dominante, devenue hyperpuissance après la chute du mur de Berlin, par la disparition d'un ennemi qui l'obligeait à tenir compte de son armement nucléaire. Le capitalisme est alors devenu incontrolable et source de désordres mondiaux dont le conflit israélo/arabe et ses dérives conduisant aux attentats dans diverses capitales et a ceux de novembre 2001 aux USA, mais aussi la panique des systèmes financiers et bancaires de 2007 qui a gangréné la finance mondiale.

 

Que faire? C'est ici que l'auteur fait preuve d'une grande richesse de réflexion en prenant appui sur ce qu'il connaît le mieux: la situation du monde arabe (et non musulman, une confusion qu'il écarte de façon convaincante). Pour contester une hégémonie, il faut soi-même avoir une alternative. Or le monde arabe est soumis à des dérèglements dont il ne se relève pas depuis la chute de la "grande porte" ottomane en 1918. Pris entre tradition et modernité, il ne trouve aucun modèle politique et économique alternatif qui exprimerait ses préférences culturelles et sociétales. L'humiliation que lui fait subir le monde occidental, dont la guerre d'Irak fut un sommet, est loin de l'aider, puisqu'il exacerbe au contraire les extrémismes. La lutte mortelle au sein de l'Islam entre le chiisme et le sunnisme, s'étend à l'ensemble du monde musulman, à quelques exceptions près (Indonésie).

 

La décolonisation et ses travers, soulignant des responsabilités de l'Occident qui s'est aliéné les élites les plus modernistes , tandis qu'il a constamment trouvé des accomodements, des convergences d'intérêts, des terrains d'entente, avec les éléments les plus rétrogrades de ces pays, mais il n'élude pas la responsabilité des peuples autrefois colonisés et de leurs dirigeants aux orientations socio-économiques, souvent catastrophiques. L'analyse dans cette partie du livre m'a paru particulièrement pertinente, réfléchie, et pas partisane ou "binaire". . En particulier, la cas de Mossadegh en Iran; que serait devenu le monde si l'Occident n'avait pas détruit ces régimes beaucoup plus sains ? « C'était la Guerre froide » Mais si l'excuse n'est pas recevable pour les crimes communistes de Budapest en 1956, elle ne l'est pas non plus pour les crimes anticommunistes de Djakarta en 1966.

 

Un livre qui survole ce qui ne va pas dans la psychologie, la philosophie, la politique humaine ces derniers temps; facile à lire car allant à l'essentiel sans verbosité inutile; bien documenté, sur des sujets peu évoqués ici et sans crainte d'aller dans le polititquement délicat à évoquer. Il n'y a pas des droits de l'homme pour l'Europe, et d'autres droits de l'homme pour l'Afrique, l'Asie, ou pour le monde musulman.

 

L'un de nos proches, sénégalais et musulman, que nous avons assisté dans sa formation à la faculté de Droit à Montpellier, professeur agrégé de droit à l'Université de Dakar et avocat au barreau de Paris est devenu directeur de l'Institut Universitaire Africain de formation aux droits de l'homme, destiné aux étudiants en droit de plusieurs Etats de l'Afrique proches du Sénégal.

 

Extrait du livre :
Les certitudes imaginaires: De la crise morale de notre temps, on parle quelquefois en terme de pertes de repères ou perte de sens. Des formulations dans lesquelles je ne me reconnais pas, parcequ'elles laissent entendre qu'il faudrait retrouver les repères perdus , les solidarités oubliées, et les légitimités démonétisées. De mon point de vue, il ne s'agit pas de retrouver, mais d'inventer. Ce n'est pas en prônant un retour illusoire aux comportements d'autrefois que l'on pourra faire face aux défis de l'ère nouvelle. Le commencement de la sagesse, c'est de constater l'incomparabilité de notre époque, la spécificité des relations entre les personnes comme entre les sociétés humaines, les moyens qui sont à notre disposition, ainsi que les défis auxquels nous devons faire face, s'agissant des rapports entre les nations comme de la gestion des ressources de la planète. Le bilan de l'histoire n'est nullement exemplaire, puisque celle ci est jalonnée de guerres dévastatrices, de crimes contre la dignité humaine, de gaspillages massifs et de tragiques égarements. Plutôt que d'embellir le passé et de l'idéaliser, il faudrait se défaire des réflexes que nous avons acquis et qui se révèlent désastreux dans le contexte d'aujourd'hui, se défaire, oui, des préjugés, des atavismes , des archaïsmes, pour entrer de plain-pied dans une tout autre phase de l'aventure humaine, une phase ou tout doit être inventé à nouveau, les solidarités, les légitimités, les identités, les valeurs, les repères......................................................................................................................................

 

On a souvent attribué à André Malraux une phrase qu'il n'a peut être jamais prononcée, selon laquelle,le XXI° siècle sera religieux ou ne sera pas.....Le siècle est encore jeune, mais sait déjà que les hommes pourraient s'égarer avec la religion, comme ils pourraient s'égarer sans elle.Que l'on puisse pâtir de l'absence de religieux la société soviétique l'a amplement démontré. Mais on peut aussi pâtir de sa présence abusive, on le savait déjà du temps de Ciceron, du temps d'avéorès, du temps de Spinoza, du temps de Voltaire, , et si on l'avait un peu oublié pendant 2 siècles, a cause des excès de la révolution Française, de la révolution Russe, du nazisme, et de quelques dictatures laïques, bien des évènements sont venus nous le rappeler depuis, pour nous amener, je l'espère, a une appréciation plus juste de la place que la religion devrait occuper dans nos vies..........................Je serai tenté de dire la même chose du « Veau d'Or ». Vitupérer contre la richesse matérielle, culpabiliser ceux qui s'efforcent de l'accroitre, c'est là une attitude stérile qui a constamment servi de prétexte aux pires démagogies, mais faire de l'argent le critère de toute respectabilité, la base de tout pouvoir, de toutes hiérarchies finit par déchiqueter le tissu social. L'Humanité vient d'expérimenter en direct sur 3 générations, tant de dérives contradictoires, celle du communisme, celle du capitalisme, celle de l'athéisme, celle de la religion, devons nous nous résigner à ces oscillations, aux dérèglements qui en résultent! Ne sommes nous pas suffisamment échaudés, pour vouloir tirer les leçons de ces épreuves ou pour désirer sortir enfin de ces dilemmes débilitants ??.................................................................

 

Parce qu'il ne s'agit pas seulement de mettre en place une nouveau mode de fonctionnement économique et financier, un nouveau système de relations internationales, ni seulement de corriger quelques dérèglements manifestes. Il s'agit de concevoir sans délai, et d'installer dans les esprits, une tout autre vision de la politique, de l'économique, travail, de la consommation, de la science, de la technologie, du progrès, de l'identité, de la culture, , de la religion, de l'histoire, une vision enfin adulte de ce que nous sommes, de ce que sont les autres et du sort de la planète qui nous est commune. En un mot il nous faut inventer une conception du monde , qui ne soit pas seulement la traduction moderne de nos préjugés ancestraux, et qui nous permet de conjurer la régression qui s'annonce.

 

Nous qui vivons cet étrange début de siècle, nous avons le devoir , et plus que toutes les générations précédentes, les moyens, de contribuer a cette entreprise de sauvetage, avec sagesse , lucidité, mais également avec passion, et quelque fois même avec colère.

 

oui avec l'ardente colère des justes !!

 

Amin Maalouf , académicien.