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23/10/2008

Montredon les Corbières 1958

La fin de la traction animale dans les vignes du Languedoc

Voici une partie du texte que j'ai lu lors de la remise du Prix Malassis à Jean Louis Quereillahc.

 

C’était une après midi de fin octobre 1958 après les vendanges, il faisait beau temps, sans vent, j’ai demandé à mon grand père Raoul s’il voulait m’accompagner pour faire le tour des terroirs du village.  J’ai attelé pour la dernière fois, Bayard,  le  bâtard barbe alezan,  à la jardinière. C’était sa dernière sortie,  ces jours prochains on viendrait le prendre pour la boucherie chevaline. La grande écurie avec tous ces harnais suspendus aux murs, ces crèches de pierre, ces râteliers de fer courant tout au long du bâtiment, l’escalier de bois conduisant au pallier, le grand coffre à avoine, tout cela n’avait plus d’utilité, de même que  les outils de culture de la vigne et leur attelage, les charrettes à grosses roues de bois.

            J’avais le sentiment très net, très clair, que nous changions d’époque, de culture, de génération, le tracteur vigneron, la mécanique, et plus tard la chimie, allaient remplacer le laboureur qui vivait au rythme des pas du cheval. Et pour mon grand père, né 74 ans plus tôt, et qui allait s’éteindre 3 ans plus tard, c’était la fin d’une vie professionnelle, toute consacrée à la vigne, plus qu’au vin, suivant des principes de culture viticole appris de son père. Il ne taillerait plus les souches en gobelet, cherchant pour chacune, la meilleure orientation, la coupe franche sur le deuxième  bourgeon, laissant 6 coursons francs, bourre et bourrillou et ne serait plus l’animateur attentif de l’équipe de vendangeurs, ramassant derrière la « colle », les raisins oubliés et aidant ceux, qui en retard sur leur rang de vigne, risquaient de ralentir la coupe, que la mousseigne, femme de tête au propre eu figuré, tirait devant.

Les vignes commençaient à prendre leur teinte d’automne, et les couleurs de chacun des cépages étaient plus vives et marquées. Il avait plu quelques jours avant, et l’on sentait la végétation revivre après l’intense sécheresse de l’été. Passant par les chemins en bord de garrigue, on percevait de multiples senteurs des plantes aromatiques, le thym, le romarin, les lavandes, les  arbrisseaux, comme le genévrier cade dont on extrayait une huile médicinale et vétérinaire à l’odeur puissante. On voyait de loin les damiers des cépages, l’alicante-bouschet, métis de grenache et de teinturier du cher, au violet foncé tirant sur le noir, quelques vieux aramons au vert pâle, la masse des carignans aux souches puissantes, aux bras noueux, dont une partie des feuilles prenaient la couleur rouille,  les grenaches au vert tendre et aux sarments orangers tranchaient.

Mon grand père était silencieux, pensif, et je sentais bien qu’il était conscient de vivre une dernière étape de sa vie professionnelle, que l’on ne reverrait plus la cohorte des chevaux de labour, partant vers les terroirs vignerons, pour faire la labour d’automne, couvrant les rangs de souche pour l’hiver, enterrant les herbes, le margail ou l’herbe blanche qui avaient repoussé avec la pluie de l’équinoxe. Que l’on ne sentirait plus l’odeur puissante de la terre retournée, vivant de ses milliers de vers de terre, qui la nourrissent et font prospérer le terroir. Cette vie du terroir entretenue par le fumier de cheval, 20 000 chevaux pour le département, soit 200 000 tonnes par an.

Ce terroir de basse Corbière, comporte, je devrais rire comportait, car l’urbanisation en habitat et en bâtiments industriels, en a déjà rogné une partie, une zone de vignobles en bordure de garrigue, la plus qualitative, qui s’étend principalement autour d’un ancien étang asséché, planté de vignes  lui aussi,  et plusieurs petits bassins entourés de garrigues de chêne kermès et de pinèdes.

Nous allâmes vers les Pradines, terroir argilo calcaire, aux croupes presque toutes plantées,  par la route de Marcorignan, passant devant une de nos vignes, au dessus du chemin,  qui avait plus d’un siècle, plantée par un arrière grand père au pal-fer, le Clos des Pierres, bien nommé,  exposé plein sud,  que l’on ne pouvait cultiver qu’au dental, car il y avait des émergences de rocher. Ces plantations, dans ces terrains difficiles, les meilleurs  qualitativement, étaient autrefois pratiquées par une barre de fer appointée d’un côté et que l’on enfonçait d’un bon demi mètre, à l’aide d’une masse de 5 kilos, pour faire l’emplacement du plant raciné de rupestris, greffé en place de carignan, 2 ans après. Il y avait dans cette vigne quelques ceps de « rognons de coq » blancs aux longues grappes à gros grains à la peau résistante, que l’on cueillait tardivement afin de les suspendre au grenier de la maison familiale pour  la table pour Noël ou pour les mettre dans l’eau de vie. Je me disais que cette vigne, comme Bayard, ne résisterait pas à la mécanisation de la culture. Après les Pradines en route vers Bouco Cers en passant par le Pech Montjieux, où se trouvait l’une de vignes de blanc, sur la pente assez élevée, au couchant, exposée au cers dominant. C’était des cépages mêlés de clairette, de grenache blanc, de muscat, de bourboulenc, de picpoul sur un sol détritique parsemé de galets et roches fracturées, que l’on récoltait tardivement pour mettre au pressoir et en demi muid. Bouco Cers est un ensemble de vignes en bordure de garrigue à l’extrémité  sud est du bassin principal, se terminant par un col,  au nom évocateur du souffle puissant du vent  Nord Ouest dominant. Au 19° siècle la plus grande partie du vignoble du village appartenait au château de l’antique famille des de Montredon, il était le principal employeur et les ouvriers agricoles avaient progressivement défriché et planté des petits bassins de garrigue et  constitué des exploitations. Fin du 19° un conflit au sein de la famille des châtelains, avait provoqué la vente au tribunal d’une partie de la propriété. L’arrière Grand Père Pigassou, qui était aussi régisseur du Château, s’était porté acquéreur de Bouco Cers, d’autres membres de notre famille, et des petits vignerons avait acheté le reste. Ces pentes argilo calcaires sont de bonnes terres à vigne, résistant bien à la sécheresse estivale par un enracinement profond, au couchant, à la maturité tardive,  ce qui leur permet de bénéficier des premières pluies d’automne. Très venté, ce terroir bénéficie de conditions climatiques limitant les risques de maladies comme le mildiou ou le botrytis de fin de saison. Raoul n’était pas très communicant, il faisait quelques commentaires sur la récolte rentrée, sur la culture de telle ou telle parcelle d’un voisin, il avait toute sa vie élaboré son vin, et acceptait mal que l’on apporte maintenant la récolte à la coopérative, il avait été des derniers vignerons du village a accepter cette décision inévitable, étant donné la vétusté des installations vinaires.  

                                       Continuant a suivre la bordure du bassin principal, à la limite du terrain classé Corbières, Bayard nous emmenait vers le Pont de Montredon et Cap de Pla, le plus beau des terroirs, plein sud, toujours bord de garrigue, en limite de la route nationale 113, sol de formation détritique, mélange d’argile et de sables marins aux résultats qualitatifs remarquables, les meilleurs de la commune, sur de vieux carignans de 80 ans, et des grenaches plus jeunes. De là, par le Pont de Montredon, qui a été le lieu de nombreuses manifestations vigneronnes dans le passé, et le 4 mars 1976 d’une fusillade entre les CRS et les viticulteurs faisant 2 morts dont le commandant Le Goff  et le vigneron Pouytès,  nous nous dirigeons vers le Castellas et les Gourgues, ou au bord d’une dépression entourée de garrigues, au fond de laquelle coule une source qui alimentait depuis l’époque romaine la ville de Narbonne, un beau terroir, un peu froid, à la vendange tardive, résistant bien à la sécheresse, argilo calcaire facile à cultiver, entouré des plantes odorantes de farigoule, de ciste, de romarin qui transmettent ces arômes aux raisins. Nous prenons ensuite le chemin du retour, par le Pech de Montredon, col de Chèvre, et Clottes terrains très filtrants et pauvres, vieilles vignes de cépages aspirans blanc et gris très qualitatifs aujourd’hui disparus. Entrant au domaine, nous avons dételé pour la dernière Bayard, et Raoul tristement le ramena dans sa loge.

Depuis cette époque, bien des choses ont changé, le tracteur a permis d’augmenter la surface exploitée par chaque vigneron, mais le sol continuait à vivre grâce aux réserves humiques accumulées par les générations antérieures. Mais il fallut aller plus loin, et la simazine fut le premier désherbant expérimenté, qui entraîna de nombreux autres produits chimiques. Petit à petit on cessa de travailler le sol, et les vignes étaient « très propres » suivant les dires de viticulteurs du moment. Mais la vie du sol s’est étiolée et on refuse d’évaluer ce que ce mode de conduite de la vigne, a de dommageable sur le fonctionnement des terroirs par la stérilisation des sols. En réaction, pour le moment marginale,  une orientation nouvelle se développe progressivement, c’est la production bio des raisins. C’est ce que mon fils réalise en particulier sur La Méjanelle, terroir des Grès de Montpellier qui fera l'objet d'une prochaine note 

Commentaires

Bonjour,

A l’heure des dernières vendanges et de la nouvelle crise viticole vous percevrez sans doute un regard différent sur la vigne.
www.monstresdesvignes.com

N’hésitez pas à me contacter si vous souhaitez communiquer sur mes photos ou si celles-ci vous intéressent.

Cordialement

Alain Reynaud
ps : dossier de presse sur simple demande

Écrit par : Alain Reynaud | 24/10/2008

Bonjour Mr Clavel,
Je ne suis pas aussi persuadé que vous du mieux qu'apporterait selon vous la viticulture bio par rapport à la conventionnelle.En fait,le bio est tout simplement le retour à la viticulture d'avant 1950:utilisation du cuivre,du soufre,de fumier et travail du sol ...Mes ancètres ont travaillé selon ce mode et mon père et moi avons hérités de terres stérilisées.Et ce n'était pas un cheval pour 6 ha qui par son fumier pouvait"accumuler des reserves humiques "dans ces sols!Quand vous annoncez 200000 tonnes de fumier pour le département,il vous faut le diviser par le nombre d'hectares de vignes de l'époque.Ce n'est pas avec de telles doses/ha que les sols peuvent s'enrichir ou même se maintenir"humiquement"parlant!
Pour ce qui est du cuivre,j'ai eu vu dans les années 70,un semis d'avoine crever derrière un arrachage de vieilles vignes(les analyses de sol sont éloquentes!).Le cuivre est un métal lourd qui s'accumule dans les sols et que l'on laisse en héritage à nos enfants.La pollution des sols agricoles est très localisée:elle résulte principalement du traitement des vignes et des arbres par des sels de cuivre(bouillie bordelaise etc...).
Et puis pour certains parasites particuliers tel que la flavescence dorée,que nous propose l'alternative bio?La roténone:elle dézingue jusqu'à la gentille coccinelle(et est mise en cause dans la maladie de parkinson...).Les pyrèthres naturels qu'il faut balancer à tour de bras car détruits par la lumière?Mouais......
Bref,j'arrête là;Et je rajouterai pour contrebalancer que la viticulture conventionnelle ne vaut pas mieux(surtout pas!)mais que de là a affirmer que dans ce métier il y a les (chevaliers)tout blancs et les (moutons)tout noir,il faut lucidité garder.Il n'y a tout au plus que des gris clairs et des gris foncés !!!
Si la viticulture bio était réellement possible,je n'aurai pas été le dernier à m'y aventurer et sans aucune arrière pensée"attrape- néo-gogo bobo-cosommateur"!!!!
Il nous reste la Biodynamie.....Alors là,moi qui à 16 ans déjà était par les vignes en train de tailler,je reconnais que ses voies me sont impénétrables.....
Amitiés vigneronnes.
Ps:merci pour l'évocation du cheval qui me rappele qu'à 9 ans ,j'ai pleuré à chaudes larmes le jour de la mort de "Champy" en 1970.Je le revois encore tirer le charreton à comportes dans les rangées de vignes .Il avançait tout seul au rhytme des vendangeuses auxquelles de temps en temps il essayait d'attraper le chapeau de paille.Il faisait partie de la famille....

Écrit par : gus | 24/10/2008

Bonjour, Le bio en viticulture entraine à une utilisation raisonnée de produits de synthèse, favorise la confusion sexuelle pour les vers de la grappe, interdit les desherbants. Pour ce qui est de la charge humique, le fumier de cheval trés utile, n'était pas suffisant, mais le sol vivait, et l'herbe poussait bien et était retournée et transformée par la vie biologique des sols. On a mesuré les quantités de vers de terre existant dans un m3 de terre dans un sol vivant, c'est impressionnant. Jean Pierre Argilier qui a beaucoup étudié, mesuré et écrit sur ces thèmes, avait déterminé ce que la mécanisation, la chimie, avait coûté à la vie des sols... Sur la charge de cuivre, il faut distinguer les zones ou le mildiou était trés présent de celles ou la pression était plus modérée, ce qui était le cas à Montredon. Faire 3 traitements au vermorel ne diffusait pas beaucoup de cuivre. je n'ai connu qu'une année de forte pression du mildiou c'etait en 1957 ou l'attaque a été générale dans tout le Languedoc. Mais le Bio n'est qu'une étape dans une culture viticole respectueuse de l'environnement , une étape insuffisante et par certains aspects peu convainquante!!! JC

Écrit par : Clavel | 24/10/2008

Bonjour Alain Raynaud, pour un amoureux de la vigne, vos photos donnent de la joie !!! Comment faire pour vous aider avec de petits moyens ?
Merci
JC

Écrit par : Clavel | 24/10/2008

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