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08/09/2007

Languedoc : s'arracher le coeur

Un article que l’on voudrait lire dans la presse Française : repris de Vitisphère

Lysiane Gagnon
La Presse (Québec)

N'est-ce pas s'arracher le coeur que de détruire les vignes qu'on a plantées, taillées et amoureusement cultivées pendant des années sinon depuis des générations?
Telle est pourtant la politique de l'Union européenne, dont les grandes lignes sont endossées à contre-coeur par la France: d'ici 2013, 200 000 hectares devront être détruits, histoire de limiter la surproduction et de faire face à la concurrence internationale. Les viticulteurs seront évidemment compensés financièrement.
Le Languedoc-Roussillon sera l'une des régions les plus touchées: 90 000 hectares de vignes devraient disparaître d'ici deux ans, soit le tiers de la surface actuelle.
Facile à dire, horrible à faire. C'est de la pure logique économique, et peut-être même pas un bon calcul.
À supposer que la stratégie soit bonne et que le marché se développe, les viticulteurs européens devront replanter des vignes et remplacer par des ceps neufs, moins intéressants, les anciens ceps qui avaient plongé leurs racines dans le terroir. Et c'est sans compter les risques que les récoltes futures soient compromises par un mauvais climat ou une épidémie. (Ainsi, cette année l'on prédit que la récolte de 2007 sera la plus maigre de la décennie).
Les prévisions de l'Union européenne sont à courte vue, comme le sont souvent les plans des bureaucrates. Ne savent-ils pas que de très grands pays émergents - la Chine, l'Inde, la Corée - commencent à s'initier au vin? Pourquoi le Languedoc-Roussillon ne pourrait-il pas écouler son vin de table dans ces vastes marchés?
Par ailleurs, l'arrachage massif risque de détruire non seulement une culture forte de 2000 ans d'histoire, mais aussi le paysage qui attire les touristes et les migrants du nord de l'Europe.
«Chaque fois qu'un hectare de vigne disparaît», dit Jacques Gravegeal, le président du syndicat des producteurs de vins du pays d'Oc, «c'est un Canadair de plus qu'il faut acheter (les Canadair combattent les feux de forêt fréquents dans le Midi)».
«L'espace viticole abandonné, dit-il, devient de la garrigue (l'enchevêtrement de ronces et d'arbustes qui pousse sur les sols désaffectés du Midi). Ici, en Languedoc-Roussillon, il n'y a que l'olivier et la vigne qui résistent à l'été. Sans vigne, il n'y a plus de vert. Et si les paysages sont tout noirs, les touristes ne viendront plus».
Pire, les terres en friche pourraient être vendues à des promoteurs immobiliers. Les nouveaux lotissements, loin d'être concentrés comme aujourd'hui à la périphérie des villages, recouvriraient alors la campagne. Le Languedoc-Roussillon connaîtrait le sort de la côte d'Azur, gâchée par la construction immobilière.
L'autre problème, c'est que la politique européenne, théoriquement axée sur la «qualité», aura pour effet de promouvoir la constitution de grands domaines industrialisés, analogues à ceux de l'Australie ou du Chili, qui produisent des vins uniformes d'une année à l'autre, sans rapport particulier avec le terroir.
Pourquoi le Languedoc-Roussillon, qui a tant fait pour améliorer la qualité de ses vins en misant justement sur le terroir - un terroir qui varie d'une zone à l'autre, du Pic St-Loup au massif de la Clape en passant par le Minervois, le Faugères ou le Saint-Chinian -, devrait-il se voir réduit à n'être qu'un clone de l'Australie?
La source du problème loge aussi en France, faut-il dire.
Il fut un temps où le vin était vu comme un aliment. Jusqu'en 1952, une brochure distribuée dans les écoles indiquait que «un litre de vin à 10 degrés a une valeur alimentaire égale à cinq oeufs, 900 grammes de lait, 370 grammes de pain ou 585 grammes de viande».

Époque révolue! La population des buveurs de «gros rouge» a diminué au profit des cols blancs, les Français boivent moins et quand ils le font, ils ouvrent une bonne bouteille. Quant aux jeunes, leur façon de s'affirmer contre la culture parentale est de déguster un coca.
À ce profond changement des mœurs, s'ajoutent les lois draconiennes que s'est donnée la France contre l'alcool au volant - ce qui, conjugué au contrôle de la vitesse, a grandement diminué le nombre d'accidents mortels sur les routes.
Aujourd'hui, de ces mêmes routes naguère intégralement bordées de vignes, on voit de plus en plus de parcelles en friche. Avec, au milieu, un amoncellement de ceps. Voilà le résultat de l'arrachage, une méthode simpliste et sauvage de «rationalisation» économique qui risque de détruire bien plus qu'une industrie: une culture vieille de 2000 ans.

 



 

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